
Par le Dr Kit Miyamoto,
Les Cayes, Haïti — Je saute rapidement de notre vieux 4x4 Mazda sur une vieille moto chinoise, au milieu d'une route embouteillée, poussiéreuse et brûlante. On appelle ça une « moto ». Il y en a des milliers ici à Port-au-Prince, en Haïti. Pour quelques dollars seulement, elles vous emmènent partout sans vous arrêter dans les embouteillages. Je dois prendre un vol pour le sud, où a eu lieu la catastrophe sismique. Mais en attendant, je dois y arriver en évitant des embouteillages mortels.
En réalité, ces embouteillages sont mortels. Les zones congestionnées d'Haïti, appelées « blocus », sont fréquemment la cible de gangs. Les voitures, en bloquant la circulation, rendent ces situations particulièrement vulnérables. Haïti est désormais l'un des pays les plus dangereux au monde, le risque d'enlèvement par habitant y étant le plus élevé. Depuis début 2021, au cours des onze derniers mois, plus de 600 personnes ont été enlevées à Port-au-Prince, une ville qui compte plusieurs millions d'habitants. Dix-sept missionnaires américains et canadiens ont été enlevés il y a un mois et sont toujours retenus en otages à l'heure où nous écrivons ces lignes.
Ces enlèvements sont organisés par de puissants groupes criminels qui cherchent à obtenir des rançons. Ils sont souvent bien mieux armés que la police nationale haïtienne. Le départ des forces de maintien de la paix des Nations Unies il y a quelques années a créé un important vide sécuritaire dans le pays. La situation est devenue si critique qu'un groupe criminel a été contraint de prendre le contrôle d'une cérémonie officielle présidée par le Premier ministre. Cet événement s'est produit peu après l'assassinat du président haïtien. On peut même apercevoir les chefs de ces groupes criminels sur les réseaux sociaux, comme s'il s'agissait de personnalités publiques.
Mon chauffeur de moto, en qui j'ai toute confiance, se faufile partout, entre les voitures, dans les fossés, sur les trottoirs, bref, partout. Vous allez peut-être me prendre pour une folle, mais je sais que c'est le moyen le plus sûr de se déplacer dans ces embouteillages. Ça ne vaut pas la peine d'essayer de rattraper un motard lancé à toute vitesse qui zigzague dans la circulation.
Ma moto arrive à un nouvel aéroport domestique calme. Quel contraste avec le chaos extérieur ! Dans 30 minutes à peine, je serai dans le sud, où le séisme du 14 août 2021 a frappé. Plus de 100 000 maisons, écoles, églises et commerces ont été endommagés. En collaboration avec les Nations Unies, le Bureau des services d'appui aux projets et les Travaux publics d'Haïti (MTPTC), nous avons évalué plus de 60 000 structures à ce jour. Il est crucial de réparer et de rouvrir ces écoles, commerces et maisons au plus vite. La population attend. Plus de 400 ingénieurs et travailleurs sociaux haïtiens sont sur le terrain et travaillent quotidiennement. En moyenne, 1 500 bâtiments sont évalués chaque jour. C'est remarquable, compte tenu des circonstances : des groupes armés bloquent régulièrement l'approvisionnement en essence des villes, s'emparant ainsi du port et des principaux axes routiers. Nous avons même dû interrompre nos opérations pendant deux semaines faute d'essence. Ces ingénieurs et travailleurs sociaux sont extrêmement dévoués et font tout leur possible pour leur pays.
Je descends de mon petit avion habituel à l'aéroport des Cayes. Le paysage est classique : un aéroport à une seule piste, à ciel ouvert, avec un terminal d'une seule pièce. On y croise des locaux, des enfants, des fonctionnaires et des employés de l'ONU. J'adore cet endroit. Il est si isolé et si beau, avec sa végétation tropicale luxuriante, son ciel bleu et ses nuages flamboyants. Pas de bandes de malfrats. Les gens rient toujours pour un rien, malgré les épreuves qu'ils ont traversées depuis des générations. Leur énergie et leur optimisme sont vraiment contagieux. Je me sens revigoré ici.
Beaucoup de mes amis haïtiens m'ont confié que c'était la pire période qu'ils aient jamais traversée. Pourtant, nombreux sont ceux qui restent déterminés à demeurer, car ils savent que, comme toujours, la situation finira par s'améliorer.

À propos de l'auteur
Le Dr Miyamoto est un expert de renommée mondiale en matière de résilience, d'intervention et de reconstruction après une catastrophe. Il apporte son expertise en ingénierie et en politiques publiques à la Banque mondiale, à l'USAID, aux agences des Nations Unies et aux gouvernements. Il préside également la Commission californienne de sécurité sismique.

